La nouvelle Commission qui se met en place portera une immense responsabilité : celle de répondre – ou non – aux défis existentiels auxquels nous faisons face, au premier rang desquels figure l’urgence climatique.
Force est de constater que la composition et les premières orientations de cette future Commission suscitent de profondes inquiétudes. La domination des forces libérales et conservatrices, avec 17 commissaires sur 27, et l’absence totale de représentation écologiste sont des signaux préoccupants. Le morcellement du portefeuille environnemental et la subordination apparente du Pacte vert aux impératifs de compétitivité industrielle marquent un recul potentiel de l’ambition climatique européenne.
D’ailleurs, le symbolique n’est jamais anodin en politique : la disparition pure et simple du terme « écologie » ou « transition écologique » dans les intitulés des vice-présidences de la nouvelle Commission est révélatrice. Là où Frans Timmermans portait explicitement le Pacte vert européen, nous avons désormais une « transition propre, juste et compétitive ». Ce glissement sémantique n’est pas neutre : il traduit une dilution de l’ambition environnementale dans une approche principalement économique et industrielle…
Les auditions parlementaires ont confirmé ces craintes. Si certains engagements ont été obtenus – notamment de la part du commissaire Hoekstra sur l’objectif de réduction de 90% des émissions d’ici 2040 ou sur la fin des subventions aux énergies fossiles – l’ensemble manque de cohérence et de garanties contraignantes. La vision développée reste prisonnière d’une approche productiviste qui ne répond pas à l’urgence !
Dans ce contexte, la question de l’influence française prend une dimension particulière. La France ne peut se contenter de célébrer l’obtention d’une vice-présidence exécutive sur la stratégie industrielle. Cette approche fondée sur le placement de nos candidats et la défense de nos seuls intérêts industriels, est dépassée !
Notre influence doit se réinventer. La France doit être la force motrice d’une réorientation écologique et sociale de la Commission. Non pas en cherchant à imposer notre vision, mais en fédérant autour de nous les forces progressistes européennes.
Concrètement, cela signifie porter trois exigences fondamentales :
- D’abord, la Commission doit être garante de l’ambition environnementale européenne, pas son fossoyeur. Nous ne pouvons accepter que le Pacte vert soit vidé de sa substance au nom de la compétitivité. La France doit porter l’exigence d’objectifs climatiques contraignants, d’une sortie effective des énergies fossiles et d’une protection réelle de la biodiversité.
- Ensuite, la transition écologique doit être socialement juste. Notre pays a l’expérience des tensions sociales liées à une transition mal accompagnée. Portons cette expérience pour exiger un Fonds social climat réellement doté et des mécanismes efficaces de solidarité européenne.
- Enfin, la Commission doit redevenir l’institution garante de l’intérêt général européen, pas le simple exécutant des intérêts industriels. La France doit défendre une vision de l’Europe comme projet politique et démocratique, pas seulement comme marché ou comme puissance industrielle.
La question du Mercosur illustre parfaitement ces contradictions. La Commission envisage de contourner l’opposition – notamment française – en scindant l’accord, une manœuvre juridique qui permettrait d’adopter le volet commercial à la majorité qualifiée, sans nécessité d’unanimité ! Cette tentative de passage en force sur un accord aux conséquences environnementales désastreuses est d’une gravité particulière ! Elle créerait un précédent dangereux en matière de gouvernance européenne, tout en encourageant la déforestation en Amazonie et le développement d’une agriculture intensive incompatible avec nos objectifs climatiques. Si la Commission s’engage dans cette voie, elle ne ferait pas qu’affaiblir la position française : elle saborderait sa propre crédibilité en matière de lutte contre le changement climatique.
Quant à l’autonomie stratégique européenne, permettez-moi d’exprimer là aussi une inquiétude profonde face à sa réduction à une question de capacités militaires et industrielles. Le soutien à l’Ukraine est une nécessité absolue. Nous devons maintenir notre engagement à ses côtés face à l’agression russe. Mais la véritable autonomie stratégique européenne ne peut se résumer à la création d’un complexe militaro-industriel européen ou à une course aux armements, comme nous l’avons plusieurs fois constaté lors de l’examen de textes au sein de notre Commission Affaires européennes.
La première des autonomies est énergétique : c’est en accélérant le développement des énergies renouvelables que nous renforcerons véritablement notre indépendance. La sécurité du XXIe siècle est d’abord climatique et environnementale ! Une Europe qui continuerait à subventionner les énergies fossiles tout en investissant massivement dans l’armement ferait fausse route. Nous avons besoin d’une vision plus large de la sécurité européenne, qui intègre pleinement les enjeux climatiques, alimentaires et sanitaires.
La victoire de Donald Trump change également la donne pour cette future Commission. Certains, au sein de la majorité libérale-conservatrice, pourraient être tentés d’y voir une raison de temporiser sur nos ambitions climatiques ou de céder aux sirènes du protectionnisme. Ce serait une erreur historique ! Au contraire, ce nouveau contexte géopolitique doit nous pousser à accélérer la transformation écologique et sociale de l’Europe.
Face à un président américain climatosceptique qui menace d’imposer des droits de douane punitifs et de saper l’alliance transatlantique, l’Europe doit plus que jamais affirmer son autonomie et ses valeurs. Non pas en se repliant sur une illusoire « autonomie stratégique » basée sur la seule puissance industrielle et militaire, mais en accélérant sa transition vers un modèle de développement soutenable et solidaire.
La Commission européenne – comme la France – ne peuvent se contenter de gérer cette situation en technocrates. Elles doivent, ensemble, porter un véritable projet politique alternatif : celui d’une Europe qui protège ses citoyens et son environnement, qui investit massivement dans la transition écologique, qui renforce sa cohésion sociale face aux menaces externes. Les tensions commerciales annoncées avec les États-Unis doivent être l’occasion d’accélérer notre transition vers une économie décarbonée et circulaire, pas de renoncer à nos ambitions environnementales.
L’Europe ne peut plus se permettre d’être suiviste. Dans un monde où les États-Unis pourraient à nouveau se retirer de l’accord de Paris, notre responsabilité historique est de montrer qu’une autre voie est possible.
C’est à cette condition que l’influence française retrouvera son sens : non pas comme une fin en soi, mais comme un levier au service d’une transformation profonde de l’Europe.
La France a une responsabilité historique : celle de montrer qu’une autre Europe est possible, une Europe de la transition écologique, de la justice sociale et de la démocratie vivante.
C’est ce message que je vous invite à porter avec force dans nos débats à venir sur la nouvelle Commission et sur les chantiers à venir au niveau européen.





